Je vais faire ce que je sais faire

9h33 AM. Je me suis réveillé en sursaut alors que j’avais réglé mon alarme sur 9h45 AM. En toquant à la porte de ma voisine d’à côté puis en lui parlant assez fort, le technicien de la résidence m’a fait perdre 12 bonnes minutes de sommeil. Ce n’est pas bien grave. Cela m’aurait plu de connaitre la fin de ce rêve mais je me suis contenté de prendre ma douche plus tôt que prévu. Comme tous les matins une bonne tasse de café au lait est une bouffée d’énergie garantie. Et ces délicieux biscuits n’ont été que du bonus.

Jean, pull, manteau, paire de basket. Eh hop me voilà prêt à affronter le froid de l’hiver arrivé depuis peu. Dans le métro et le bus, les gens qui se bousculent pour être à l’heure au boulot et en cours ne sont pas passés inaperçus. C’est la routine. Entre temps,  je dévore un classique sur les traumatisés de guerre pour essayer trouver de quoi me mettre sous les dents car je veux avancer au mieux avec ma thèse. Tu dois lire Jeff si tu veux être spécialiste sur la question, m’avait-dit un ainé avant de me conseiller ce Crocq.

Ce matin là ma destination n’a pas été la fac. Les vacances scolaires et les fêtes de fin d’année font toujours bon ménage. Même si les décorations ne croisent pas encore mon chemin. À pareille époque, quand j’étais à l’école, les rues de Port-de-Paix en Haïti transmettaient une joie et une bonne humeur contagieuses. Des souvenirs qui gardent encore toute leur fraîcheur dans ma mémoire. Ça me manque. D’autant que dans l’hexagone,  ces moments sont plutôt mi-figue mi-raisin. Lakay se lakay vre ! Ce n’est pas les festivités qui manquent mais l’esprit communautaire, le vivre ensemble et le ‘’vwazinaj se fanmi ’’ ayant bercé ma vie pré-migratoire qui semblent faire défaut. Pourtant chez moi, les processus d’identification et d’adaptation suivent leur cours. Des remaniements identitaires s’opèrent constamment. Il y a du changement dans la continuité. Je suis le même mais j’évolue. Unité dans la diversité. Complexe et dynamique.

En ouvrant un petit tiroir dans mon cerveau, ce souvenir d’un ancien camarade de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti m’est revenu en mémoire. Il est encore vif. Une conversation datant de décembre 2014 où il m’expliquait son fort sentiment de détresse de devoir passer les fêtes tout seul dans son logement étudiant dans le nord de la France. Sa tentative de fêter avec des voisins s’est révélé vaine, ils sont partis fêter en famille. post-1Ses messages traduisaient de bout en bout les éprouvés affectifs qui constituent sa rencontre avec l’altérité. Et cela me rappelle ce message vu au tableau d’affichage d’une résidence universitaire d’une personne recherchant de la compagnie pour compenser la solitude de Noël. On aura tout essayé.

Je suis finalement descendu du bus. Et pendant quelques centièmes de seconde je me suis rendu compte que je n’ai pas dit ‘’merci, au revoir’’ à la sympathique conductrice, avant de me rendre compte que cette habitude est toulousaine mais pas lyonnaise. Je suis encore en période d’adaptation trois mois après mon déménagement. Et juste en face de moi, le rouge et le noir de ce fastfood qui va m’aider à arrondir mes fins de mois n’échappent pas à mon regard. Il n’y  pas moyen de le louper, me suis-je dit en traversant la rue avec empressement. Mais c’était sans compter sur cette collègue qui venait travailler en tenue de soirée laissant entrevoir son joli tatouage derrière la cuisse droite. Elle a préféré des cuissardes noires et une jupe évasée au dessus du genou au pantalon. Mais bon sang ! Elle a le droit se faire plaisir ! Elle s’est fait un kif comme on dit ici.

Quelques minutes plus tard, ce fut la stupéfaction totale quand un de mes collègues qui se changeait au vestiaire pour rentrer chez lui m’a annoncé qu’il venait de démissionner après seulement une semaine de travail.

– Que s’est-il passé ? T’as trouvé autre chose ? J’étais totalement à côté de la plaque. Mais j’étais loin de ‘’soupçonner’’ la raison de sa démission.

– En fait, j’ai des démêlés avec la justice, m’a-t-il dit vaguement.

– Mais qu’est ce qui s’est passé au juste ?, ai-je relancé.

Avec un visage qui exprimait à la fois dégoût, colère et inquiétude, et une voix  tracassée, ce jeune homme qui selon moi  doit être dans la vingtaine a craché le morceau.

– J’ai été condamné à payer une amende de 250 000 euros pour des faits qui remontent à 2015. Je viens d’être convoqué pour une nouvelle affaire dans laquelle je risque la prison ferme.

Il reconnait sa culpabilité et comprend le bien fondé de sa condamnation pour détournement de fonds et blanchiment d’argent en utilisant des techniques dont il évite d’en parler.

– J’ai changé depuis. Je voulais reconstruire ma vie mais je refuse de travailler sachant que je n’aurai que quelques miettes de ma paie, a-t-il poursuivi.

Mes tentatives de faire contrepoids ont été vaines. Mon credo never a failure always a lesson ne lui a fait aucun effet. J’ai essayé d’explorer sa réelle volonté de donner une nouvelle orientation à sa vie avec un boulot et le salaire correspondant. Ce qui en ressort m’a laissé perplexe. Mais sa décision était irrévocable et son plan de combat inchangé.

– Tu comptes faire quoi pour payer ton amende, lui ai-je demandé avec un air désintéressé ?

Le contenu de la réponse ne m’aura pas choqué. Car le fil de la conversation laissait le deviner. Mais la froideur avec laquelle elle est exprimée est surprenante.

– Je vais faire ce que je sais faire, a-t-il lâché flegmatiquement.

Je me suis toujours dit qu’il y a sans doute des limitations environnementales objectives pouvant compromettre le devenir d’un individu. Les opportunités offertes par son milieu ou son pays d’appartenance ne sont pas négligeables. On ne va pas se mentir. Un jeune de Paname d’origine modeste semble avoir plus de portes de sortie qu’un autre du bled. Mais c’est sans compter sur le processus de filiation et d’affiliation, et tout ce qui constitue la trame de la personnalité d’une personne.

Par ce dernier aspect, je pense précisément aux dimensions intrapersonnelle, interpersonnelle et groupale. Les théories de la personnalité en parlent longuement. Au-delà des contraintes objectives, les valeurs, les représentations et les identifications pèseront largement dans la balance. Peu importe d’où l’on vient, rien ne doit être un empêchement de rêver grand, de repousser les limites, de bousculer la norme afin de se forger un meilleur destin. Comme ce jeune homme, je vais faire ce que je sais faire. La différence est qu’on ne sait pas faire la même chose.

Matt

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Auteur : Jeff Cadichon

Docteur en psychologie clinique et psychopathologie.

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