Festival du Film Court Francophone « Un poing c’est court » : une soirée d’honneur qui déshonore Haïti

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Photo : http://www.unpoingcestcourt.com

Du 19 au 27 janvier 2018 se tient la 18e édition du Festival du Film Court Francophone « Un poing c’est court » de Vaulx-en-Velin. Cette année les organisateurs ont jeté leur dévolu sur Haïti comme pays à l’honneur du festival. Cependant, la soirée thématique ‘’ Haïti, pays à l’honneur’’ tenue le mercredi 24 janvier dernier a déshonoré Haïti.  

Le mercredi 24 janvier dernier, j’ai été invité à prendre part à la soirée ‘’ Haïti, pays à l’honneur’’ tenue au cinéma Les Amphis dans le cadre de la 18e édition du Festival du Film Court Francophone « Un poing c’est court » de la ville de Vaulx-en-Velin en France. Les organisateurs avaient sélectionné six courts-métrages pour mettre à l’honneur Haïti à travers son cinéma le temps d’une soirée.

Je dois vous avouer qu’avec mon inculture cinématographique, je n’avais pas pris part à cet événement avec la prétention de juger de la qualité des films projetés. J’étais plutôt très curieux de voir comment ces œuvres permettent d’aborder la place et le rôle du cinéma haïtien dans la culture haïtienne comme il est précisé sur le site internet du festival. Cependant, à mesure que les films se suivaient mon doute sur l’atteinte de cet objectif grandissait. Je me suis même demandé si le but de départ n’a pas été tout autre.

Avant de mettre l’accent sur le contenu de ces courts-métrages, je voudrais attirer votre attention sur un fait qui à mon sens est loin d’être anodin. Quand j’ai pénétré dans la salle où se déroulait la séance, j’ai immédiatement constaté que le drapeau haïtien qui se situait au plafond était mal disposé, soit de manière verticale mais pas horizontale.

Le drapeau de tout pays force le respect et mérite un traitement privilégié, sans faille.

Cette disposition maladroite du bicolore haïtien, un véritable impair commis par l’équipe organisatrice, m’a laissé perplexe.

Revenons-en aux courts-métrages projetés lors de cette soirée. Le premier est un documentaire de 14’30’’ intitulé Là-bas. Ce dernier met en évidence le quotidien de deux jeunes femmes, respectivement âgées de 30 ans et 18 ans, vivant dans la crasse et une misère atroce. La vie de ces deux mères villageoises caractérisée par des grossesses non désirées ou non contrôlées en raison de leur manque d’éducation sexuelle traduit une réalité macabre que l’on ne peut ignorer en Haïti. Mais celle-ci ne saurait suffire pour esquisser la vie en Haïti, encore moins l’histoire de ce pays.

Dans cette perspective historique, le second film arriva à point nommé. Il parle d’un héros de la nation haïtienne. Voyez-vous de qui pourrait-il s’agir ? Je suis persuadé que le premier nom qui vous vient à l’esprit diffère selon le pays, la vision du monde ou le rapport de chacun à l’histoire.

Et comme souvent dans l’Hexagone, le nom qui revient le plus est Toussaint Louverture. Certains le considèrent comme un ancien soldat français qui a combattu l’esclavage à Saint-Domingue. D’ailleurs, la France lui rend désormais hommage au Panthéon. Rappelons que cet hommage est rendu à une personnalité qui a contribué au rayonnement des valeurs françaises.

Ce deuxième documentaire mettait l’accent sur Toussaint Louverture, miroir d’une société. La société haïtienne. Je tiens à préciser que je ne remets aucunement en question le rôle prépondérant de Toussaint Louverture dans la lutte anti-esclavagiste qui contribua à l’indépendance d’Haïti.

Mais je ressens une profonde indignation quand dans certaines sphères, l’histoire d’Haïti est réduite à ce génie alors que le nom du père fondateur de la nation haïtienne, Jean-Jacques Dessalines, y est -délibérément ?- occulté, tout comme un événement incontournable tel que la bataille de Vertières. La prise de parole de la représentante de la maire de Vaulx-en-Velin au festival en est une parfaite illustration. Cherchez l’erreur !

La troisième œuvre projetée est une fiction de 20 minutes, Le cri du Lambi. Selon la description qu’on peut lire sur le site du festival, ce film met en scène « un homme qui reproduit malgré lui les actions de François Mackandal, célèbre esclave haïtien ». Et la rébellion dont parle le réalisateur n’est illustré qu’à travers un crime passionnel. Si Gaël Faye voit ce film, il sera mal à l’aise, lui qui a salué ce héros mythique de la lutte contre l’esclavage dans son chef d’œuvre tôt le matin.

Les Princes des Fatras, 4e film diffusé lors de cette soirée, a le mérite de mettre en relief une action collective de ramassage d’ordures à Cité Soleil qui contribue à la mise en place d’un centre de tri collectif. Dans ce documentaire, tout est dans le titre. Au-delà de cette initiative louable, la trame de ce film est constituée de la misère et le marasme des habitants de cette commune située non loin de la capitale haïtienne.

Le 5e film soumis à l’appréciation des spectateurs donne l’illusion de mettre l’accent sur l’amour fraternel d’un adolescent de 15 ans, mortellement poignardé en voulant protéger son petit frère. Mais comme le suggère le titre, Sitwayen lari (Citoyen des rues), il s’agit d’une caricature des conflits opposant des enfants des rues en Haïti. Des laissés-pour-compte de la société comme on peut en voir partout dans le monde.

Pour terminer la projection, les organisateurs ont fait le choix de La déchirure. C’est un documentaire de 25 minutes où le réalisateur tente d’élucider le paradoxe autour de l’ex dictateur Jean-Claude Duvalier, bourreau par le passé devenu en décembre 2011 parrain d’une promotion de la faculté de droit et des sciences économiques des Gonaïves. Une ville dont les habitants contribuèrent grandement au départ pour l’exil du fils de Papa Doc, après l’assassinat de 3 jeunes écoliers par des militaires au service de son régime.

En définitive, cette soirée ‘’Haïti, pays à l’honneur’’ a proposé une approche réductrice d’Haïti, de son histoire, de sa situation socio-économique et de sa culture. Par-dessus tout, elle n’a fait que contribuer au renforcement des préjugés associés systématiquement et souvent exclusivement à Haïti.  La misère, la corruption, les enfants abandonnés, des dirigeants crapuleux, la surpopulation, les inégalités sociales… Le cocktail idéal pour décrire le pays considéré comme « le plus pauvre de l’hémisphère ».

Je savais qu’Haïti était trop souvent présentée ailleurs sous ses aspects les plus sombres plutôt que sa richesse culturelle, ses ressources naturelles abondantes, son éventail artistique, son passé historique glorieux, sa littérature florissante entre autres. Mais, je n’aurais jamais imaginé qu’un festival qui entend honorer un pays à travers son cinéma sélectionnerait un ensemble de films qui ne font que consolider les représentations sociales négatives qui sont déjà bien ancrées dans l’imaginaire collectif.

L’explication d’un membre organisateur chargé de la sélection des films mettant l’accent sur le nombre restreint des œuvres qu’il a reçues, sans en préciser combien, m’a semblé trop facile. J’ai bien pris le soin de le lui dire car finalement il aura fait des choix. En définitive, ma voix associée à celle d’un jeune étudiant haïtien assis à ma droite lors de la soirée furent les seules à dénoncer ce déshonneur. J’espère que nos interventions ne seront pas coupées au montage car le débat était filmé.

Matt

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Auteur : Jeff Cadichon

Docteur en psychologie clinique et psychopathologie.

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